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En ce 26 mars 1947, Eliane Fischer se marie à 2 200 mètres d'altitude, sous les signes conjugués de l'Aigle et du Serpent, du Cactus et du Rocher. L'heureux élu, Jacques Wertheimer, a 35 ans. Elle en a 21 et elle est belle à mourir avec ses yeux «couleur de sous-bois». Denise Tron, qui fut sa copine de lycée, se souvient: «Pendant la guerre, Eliane a vécu ici, dans le quartier Del Valle, le Neuilly de Mexico. C'était une de ces villas à un étage, avec un jardin, comme elles existent encore.» C'est là, au 808 de la rue Patricio Saenz, que la famille se retrouve après la cérémonie. Ainsi, la petite fiancée a traversé l'océan pour dire oui. Un avion de la PanAm l'a amenée de Londres à New York, où elle est descendue à l'Essex House. Puis elle a rallié Mexico - via Brownsville, poste frontière au Texas - où Jacques l'a rejointe. Ils n'ont pas choisi la cité aztèque par hasard: Denise, la mère de la jeune femme, y vit toujours avec son second mari, Marcel Bloch, une figure de la colonie française. On fête ça dans la plus stricte intimité. Denise et Marcel ont juste invité leurs cousins, les Lévy. Après le champagne, le couple remontera sur New York. L'été arrive, et M. et Mme Wertheimer embarquent à bord du Star of Paris, le Constellation à destination de la France. Au Bourget, pour les accueillir, voilà le père d'Eliane: Louis Fischer. Un sacré bonhomme.
Les Fischer sont des juifs alsaciens, eux aussi. L'aïeul, Wolfgang, est né en 1835, à Schirrhoffen, de père inconnu. Il porte le nom de sa mère: May. Vingt-cinq ans plus tard, il adopte le patronyme de Fischer et se marie avec Palmyre, 20 ans, la fille d'un oculiste originaire de son village. On le retrouve à Lyon, en 1861, où il travaille comme opticien. Cette année-là, Palmyre lui donne un fils, Henri. Ce dernier deviendra un chirurgien très en vue, à Paris. Parmi ses patients, il y a un Lyonnais, Michel Roux-Spitz, un des futurs chefs de file de l'architecture française. Qui transmet sa passion au petit Louis, le fils du docteur: en 1920, à 22 ans, celui-ci intègre l'atelier de Georges Redon, frère du peintre Odilon Redon, à l'Ecole des beaux-arts. «Ces gens-là vivaient en circuit fermé, dira-t-il, et l'académisme était alors chose sacrée.» Le jeune Louis, qui a fréquenté très tôt Tristan Tzara, s'ennuie à périr. L'étudiant rebelle fait un joli bras d'honneur à l'institution, se fait désormais appeler Raymond (son deuxième prénom) et va prendre l'air. Voyages à Vienne, à Weimar, à Chicago. Raymond Fischer y rencontre les papes de l'architecture moderne. Adolf Loos. Walter Gropius. Frank Lloyd Wright. «Moi, note-t-il, j'ai simplement été chez des architectes célèbres. Pourquoi célèbres? Parce que je n'en connaissais pas d'autres (1).» A Paris, il tire des barres - «dessiner» dans l'argot de la profession - notamment pour les frères Perret, Hector Guimard, Robert Mallet-Stevens. Dans les cantines de Montparnasse, il se frotte à André Breton, à André Masson, à Robert Delaunay. Comme le Dr Fischer, il est plus franc-maçon que la IIIe République. Il appartient d'ailleurs à la loge l'Education civique, que le papa a créée en 1908. Il va de soi qu'il a aussi sa carte de la SFIO: à la fin des années 1920, au Père-Lachaise, le futur grand-père des dirigeants actuels du groupe Chanel concevra la stèle funéraire des fondateurs du Parti ouvrier français - Jules Guesde, Paul Lafargue et son épouse Laura, fille de Karl Marx… Selon l'historien de l'art Pierre-Yves Brest, Raymond Fischer aura «trouvé en Adolf Loos son maître à penser et fait siennes sa critique de l'ornement et sa conception dynamique des espaces intérieurs». A Boulogne-Billancourt, des hôtels particuliers témoignent de l'avant-garde d'alors. Trois réalisations de Fischer sont des étapes obligées de la promenade: l'hôtel Godfray, l'hôtel Dury et l'hôtel Dubin, qu'il a conçus dans le cadre d'une trilogie, avec la maison Cook signée Le Corbusier et l'hôtel Collinet dessiné par Mallet-Stevens. Il aurait pu en bâtir un quatrième: «J'ai failli réaliser une maison pour Chagall à Boulogne, précisera-t-il, mais il n'avait pas les moyens de se construire son atelier. Il aurait voulu payer une partie des travaux avec ses œuvres. Mais, à l'époque, c'était invendable.» Et, à l'époque, Raymond a une famille à nourrir.
Il s'est marié en août 1923 avec une jeune fille venue de Besançon, Denise Rentchler. La Bisontine est fille d'ouvrier. De père en fils, depuis le milieu du XIXe siècle, tous les Rentchler sont des monteurs de boîtes de montres. Denise a accouché d'Eliane le 14 avril 1925. Puis un petit frère, Robert, est arrivé le 3 mars 1927. Chez les Fischer, très vite, un bruit de vaisselle cassée couvre la vie quotidienne du ménage. Raymond est peu souvent là. Dans les années 1930, il reprend des trains. Pour Berlin. Moscou. Leningrad. Kharkov. Kiev. Varsovie. A Paris, quand il n'est pas à dessiner des immeubles ou à écrire des articles dans son cabinet de la rue de Marignan, il peut discuter des heures avec des amis - tel Wassily Kandinsky, qu'il a connu au Bauhaus, à Weimar. Mais on le rencontre également dans l'Aisne: depuis 1937, il est conseiller général d'Hirson. Sa vie privée se transforme alors en champ de tir. Après deux ans de canonnade, le divorce entre Raymond et Denise est prononcé en avril 1939. ![]() Vercors. Année 1944. Le 4e génie, où s'est distingué le capitaine Fischer.
Donc, la guerre. Juif, franc-mac et SFIO: c'est déjà pas mal. Mais il y a mieux: «J'avais loué une partie de mes locaux au Parti social-démocrate allemand réfugié à Paris. De là, ils envoyaient des messages clandestins et des tracts en Allemagne. Dès que les Allemands sont entrés dans Paris, le lendemain, ils étaient dans ma maison. Moi, je n'y étais plus.» Il est à Marseille. Dans son Histoire de la Résistance, Henri Noguères fait soupirer le député socialiste Pierre Bloch, en janvier 1941: «Quant aux camarades prêts à se montrer et à répondre "présent", il était aisé de les dénombrer…» Parmi ceux «qui ne changent pas bravement de trottoir quand on les croise», il avance le nom de Raymond Fischer. Bientôt, l'architecte se fera appeler «Elie Giboin» et servira sous les ordres du général Maurice Chevance-Bertin. Le bras droit d'Henri Frenay salue ainsi le capitaine Fischer: «Collaborateur de la première heure du groupe clandestin Combat, il a été chargé par mes soins de nombreuses missions importantes et délicates, qu'il a toujours menées à bonne fin, faisant preuve de courage tranquille et d'un complet mépris du danger.» Et de préciser: «Il a en outre participé à la rédaction et à la diffusion du journal Combat. En novembre 1943, il a été affecté à l'Armée secrète-maquis du Vercors.» C'est ainsi qu'il rejoint le 4e génie et prend part aux violents combats de l'été 1944. Bref, un héros, un vrai. Mais où sont passés son ex-femme et ses enfants?
Le Mexico des cafés littéraires et des bordels
n'est pas forcément celui des jeunes filles
Le 28 avril 1939, moins d'un mois après son divorce, Denise Rentchler s'est remariée avec Marcel Bloch. Lui aussi est alsacien. Lui aussi est dépositaire d'une histoire spectaculaire. Il a des choses à lui raconter, à la Denise. Son grand-père, Michel, était marchand de farine à Wintzenheim, près de Colmar. A 15 ans, son père, Lucien, né en 1871, débarque à Veracruz. Comme les émigrants de la vallée de Barcelonnette, il est venu tenter sa chance au Mexique. Il a exercé trente-six métiers pour survivre, avant d'ouvrir à Mexico un bureau de tabac dans la Calle Plateros - la rue des orfèvres - rebaptisée aujourd'hui avenue Madero. En 1899, Lucien adjoint à son commerce une modeste boutique, High-Life, qui - à lire les brochures de l'époque - «introduit la dernière mode masculine de Paris et de Londres à Mexico». Sous la dictature «scientifique» du président Porfirio Diaz, le pays est livré aux étrangers, l'Europe y est reine et le tiroir-caisse de High-Life rugit. En 1904, «don» Lucien, propriétaire de la firme L. Block y Compania, fait venir deux cousins de Rambervillers (Vosges) en renfort: les frères Léon et André Lévy. La boutique annexe bientôt l'étage de l'immeuble et les commerces attenants: High-Life devient «le rendez-vous de l'élégance au Mexique». Lucien épouse alors une cousine, Claire Lévy. Carnet rose: le 20 avril 1905, au 1629 de la rue des Fuentes Brotantes, naît Marcel Bloch.
A 9 ans, il assiste au défilé à cheval de Pancho Villa et d'Emiliano Zapata... et aux tirs nourris de leurs partisans. Le petit Marcel traverse la révolution et emmagasine de belles images dans sa tête. Au début des années 1920, Lucien Bloch confie ses intérêts dans High-Life aux cousins Lévy et rentre avec les siens à Paris. A son tour, Marcel va travailler dans la confection. Plus tard, quand les Allemands envahissent la France, tout naturellement, le jeune marié propose à Denise de trouver asile dans le pays de son enfance. Que viva Mexico! D'abord réfugiés dans le Midi, au Cannet, ils rallient Lisbonne où ils embarquent le 3 novembre 1940, à bord de l'Exeter. Ils touchent New York le 12, puis parviennent à destination le 26. Eliane et son frère, Robert, prennent aussitôt la direction du lycée franco-mexicain, logé alors dans un ancien établissement de pères maristes. «Marcel Bloch était quelqu'un de bien, évoque Denise Tron, la copine de classe. Eliane l'appréciait. Et elle ne parlait jamais de son père. Jamais. Sauf pour dire: “Pour mon frère et moi, la vie a vraiment commencé lorsque nos parents ont divorcé.''» Nul doute que son beau-père lui a présenté Mexico du haut de la tourelle qui domine, à 32 mètres, la terrasse du nouvel et luxueux édifice de High-Life, reconstruit en 1924 par Silvio Contri, l'architecte italien qui a signé le Musée national d'art. ![]() High-Life. Le nouvel édifice dans sa version de 1924, où travaillera Robert Fischer, l'oncle d'Alain et de Gérard Wertheimer.
Ce Mexico de Frida Kahlo et de Diego Rivera, des cafés littéraires et des joyeux bordels n'est pas forcément celui des deux jeunes filles. Descendante d'une lignée originaire de Barcelonnette à qui l'on doit l'un des grands magasins de la capitale, le Palacio de hierro, le Palais de fer, Denise Tron commente: «Un chauffeur nous déposait le matin à l'école. Après la fin des cours, il repassait. Et, avec Eliane, nous allions souvent déjeuner à la maison - j'habitais la Perfeccionada, près des ateliers des magasins. On ne sortait pas, on bavardait, on s'amusait sagement. C'était une très bonne élève. Elle était même brillante.» Le bac en poche et la guerre finie, Eliane rentre à Paris, où elle fait sa propédeutique à l'université. Elle s'offre alors une pause de dix ans: le temps de se marier avec Jacques Wertheimer, d'avoir ses deux premiers enfants, Alain et Gérard, de divorcer, puis de se remarier avec Didier Heilbronn, à qui elle donne un fils, Charles-Grégoire. Apparenté aux Louis-Dreyfus par sa mère, Didier a rejoint les bureaux new-yorkais de la maison de négoce. Là-bas, Eliane s'inscrira, à plus de 30 ans, à la New York Law School: elle en ressort avec un LLB, en 1958. Cette licence en droit va jouer un rôle capital dans le devenir de l'empire Chanel. La petite famille rentre à Paris et, là, Eliane rencontre un membre du cabinet du directeur général de l'Unesco. Un avocat né en 1929, à Bialystok, en Pologne. C'est à ce rescapé des camps de Majdanek et d'Auschwitz qu'Eliane devra sa formation de conseil juridique. Il s'appelle Samuel Pisar et il est inscrit aux barreaux de Paris, New York et Londres. En 1962, quand cet avocat international ouvre des bureaux place de la Madeleine, Eliane fait partie de son équipe. Il lui confiera très vite les intérêts de Hollywood en Europe, notamment la défense des droits d'auteur. Les Heilbronn et les Pisar se fréquentent. Ils passent des vacances ensemble en Corse, à Saint-Florent, dans la villa de Maurice Rheims, le ponte des commissaires-priseurs. Samuel Pisar est également invité chez les Heilbronn, en week-end, à Suscy: cette ferme plantée à Verneuil-l'Etang, en Seine-et-Marne, est habitée par d'étonnants fantômes. D'abord celui de l'oncle de Didier: Pierre Heilbronn, mort en héros, le 9 juin 1940, sous le pont des Andelys. C'est lui qui a acheté la ferme en 1923. Avant-guerre, ce cofondateur des Nouvelles littéraires y faisait venir ses amis écrivains: Pierre Drieu la Rochelle, par exemple - les deux hommes se brouilleront après la publication de Gilles. Mais Pierre Heilbronn a surtout été le grand complice des Martin du Gard: Maurice, le cousin de Roger, lui rend d'ailleurs un bel hommage dans ses Mémorables. Après la guerre, Jacques Heilbronn, frère de Pierre et père de Didier, a repris la ferme. Et, si les coïncidences existent, elles sont faites pour Eliane. En secondes noces, Jacques a épousé Anne-Marie Klotz, héritière d'une énorme affaire de parfumerie: la société Ed. Pinaud, sur la destinée de laquelle il a veillé. Leur usine était d'ailleurs installée à Pantin, à deux pas de celle des Wertheimer. Bref, Eliane collectionne les beaux-pères parfumeurs…
En 1974, Jacques Wertheimer est écarté des affaires du groupe - il restera membre du conseil de surveillance de Chanel jusqu'en juin 1978 - à la suite d'un conseil de famille. Son fils Alain, qui est appelé à prendre la relève, bénéficie de l'expertise de Samuel Pisar et de sa mère, Eliane. Bientôt, les mêmes le conseilleront pour réorganiser la maison sur le plan juridique et fiscal en réactivant des holdings créés par Pierre Wertheimer: Pamerco (Suisse) en 1953 et Arnam (Curaçao) en 1957. En 1978, le torchon brûle entre Eliane et son mentor. L'auteur des Armes de la paix (1970) avait engagé deux juristes américains, Carl Salans et Jeffrey Hertzfeld, pour traiter des contrats avec les pays de l'Est. Un beau matin, Eliane et les deux hommes quittent le bureau de Samuel Pisar et fondent leur propre cabinet. Ils partent - évidemment - avec un client de choix: Chanel. Aujourd'hui, de Londres à New York, d'Istanbul à Shanghai, le cabinet Salans est présent dans le monde entier. Et plus spécialement dans l'ancien bloc soviétique. Moscou. Alma-Ata. Bakou. Kiev. Bratislava. Budapest. Prague. Varsovie. Le 6 mai 2004, il a été élu par ses pairs Eastern Europe Law Firm of the Year - «le cabinet de l'année pour les pays d'Europe de l'Est». Huit mois plus tôt, Eliane était en Russie et fêtait le dixième anniversaire du cabinet Salans à Saint-Pétersbourg. Cette femme énergique et subtile, qui peut aussi être cassante, continue de traiter des dizaines de dossiers. Elle demeure spécialisée dans le copyright et la propriété intellectuelle. L'élégante avocate - toujours habillée en Chanel - est également une experte du droit de l'Internet. Et non seulement elle conseille le groupe familial, mais elle ne manque pas de finaliser les deals réalisés par ses fils. Bref, à 80 ans, Eliane est une coriace. C'est sûrement dans les gènes. ![]() Avocats. Samuel Pisar (à dr.), ici en compagnie de David Rockefeller, en 1974.
Son frère, Robert, a 78 ans. Après avoir travaillé à High-Life, il a monté sa propre affaire de textile, à la frontière, au Texas. C'est là, à McAllen, sur le Rio Grande, qu'il vit toujours. Leur mère, Denise, s'est éteinte, elle, en 1994, à près de 90 ans. Elle aura souvent fait le voyage de Mexico à Paris pour embrasser sa fille. «Elle ressemblait à Eliane, rapporte un proche. Elle était très distinguée et agréable à fréquenter.» Et le père? Après la guerre, Raymond Fischer sera élu et réélu maire d'Hirson pendant vingt ans, et deviendra même vice-président du conseil général de l'Aisne. A Hirson, son nom a été placé dans un tube scellé dans la pierre, au pied des escaliers du lycée Joliot-Curie, qu'il a dessiné et inauguré en 1964. «Aucun personnage n'a autant marqué ce département, résume un ancien adjoint, Daniel Cambreling. Ce bel orateur était tout sauf conformiste. Pas bien grand, de l'allure, les cheveux noirs et plaqués, avec la raie sur le côté, il ressemblait à Pierre Mendès France, dont il était proche.» Le 3 octobre 1985, dans les salons de l'hôtel Lutetia, le sénateur Tony Larue - un des parrains en politique de Laurent Fabius - lui remettra les insignes d'officier de la Légion d'honneur. Le 3 juin 1988, Raymond Fischer meurt à Pau, lui aussi à près de 90 ans. Et, sur le faire-part de décès, Eliane et ses fils se joignent à la douleur d'Angèle, sa troisième épouse. Il est enterré à Paris, au cimetière du Montparnasse. Il repose à 300 mètres du caveau des Wertheimer. (1) Si le béton est plus répandu que le métal, c'est l'œuvre du comité des forges, aux éditions Connivences, 1988. Entretiens de Philippe Dehan avec Raymond Fischer
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